20 mars 2012

Seins et Oeufs - Mieko Kawakami


Makiko a presque quarante ans, elle est hôtesse dans un bar à Osaka, après avoir enchaîné les petits boulots à l’usine ou au supermarché. Elle élève seule sa fille de douze ans, Midoriko, en équilibre instable entre enfance et adolescence et très perturbée par la période délicate de transformation de son corps.
Ses relations avec Midoriko sont en train de se dégrader, surtout depuis qu’elle a décidé de se faire refaire les seins, désireuse de croire que sa vie sera fondamentalement changée grâce à une nouvelle poitrine. Cette décision révolte et dégoûte Midoriko, qui n’arrive pas à comprendre pourquoi sa mère veut s’infliger une telle opération. En réaction, Midoriko a cessé de parler depuis six mois, ne communiquant plus avec sa mère que par écrit.
Roman d’une centaine de pages, Seins et œufs raconte la brève visite à Tokyo de Makiko et Midoriko à Natsuko, narratrice et sœur cadette de Makiko, célibataire trentenaire. Les trois protagonistes, se retrouvent dans le minuscule appartement de Natsuko, empêtrées dans les silences et les non-dits, chacune dans son propre monde.
Au-delà du rapport de chacune à la féminité, il y a la solitude, la souffrance d’une mère qui n’arrive plus à parler à sa fille, l’impuissance et la culpabilité de la fille qui voit souffrir sa mère et qui, malgré l’amour qu’elle lui porte, lutte pour surtout ne pas lui ressembler.
Néanmoins, Seins et Œufs est un roman entrainant, assez drôle parfois, habité par des héroïnes attachantes et fragiles, et finalement plein d’espoir.
A suivre, les prochaines productions de Mieko Kawakami, artiste multiforme, philosophe, actrice, chanteuse, romancière récompensée par le prix Akutagawa (c'est quand même quelque chose) et … bloggeuse (son premier roman d'ailleurs était un "blook" (blog book), que l’on découvre aujourd’hui grâce aux éditions Actes Sud.

Extrait du journal de Midoriko
La nuit dernière, maman a parlé en dormant, ça m’a réveillée. Je me suis demandé si elle allait dire un truc drôle, mais elle a crié très fort : « Une bière, je vous prie ! ». D’abord, j’ai été surprise, puis ça m’a fait pleurer. Je n’ai pas pu me rendormir jusqu’au matin. Voir quelqu’un souffrir, ça fait mal, même si c’est quelqu’un d’autre. Pauvre maman. Oui, pauvre maman, depuis tout le temps »


Seins et Œufs – Kawakami Mieko
Traduit du japonais par Patrick Honoré
Titre original : Chichi to ran (Bungeishunju Ltd 2008)
Actes sud – février 2012 – 108 pages


8 mars 2012

Notes de Hiroshima - Kenzaburô Ôé

"Qu’une vie d’homme puisse se jouer de façon décisive en l’espace de quelques jours, voilà un mythe auquel je ne croyais pas dans  ma jeunesse. Mais à présent, quand je repense à l’expérience que j’ai vécue il y a trente-deux ans, entre le début et le plus fort de l’été, je suis bien obligé de reconnaître que ce genre de choses est tout à fait possible. De le reconnaître avec un sentiment de terreur sacrée."
Extrait de la préface rédigée par Kenzaburô Ôé pour la nouvelle édition anglaise de "Notes of Hiroshima" de 1995.
A vingt-huit ans, Kenzaburô Ôé, jeune écrivain, en août 1963, part pour Hiroshima, pour rendre compte en tant qu’observateur de la neuvième Conférence Mondiale contre les Armes Nucléaires.
Sur un plan plus personnel, Ôé traverse une période difficile et déstabilisante. Son premier fils vient de naître avec une grave malformation à la tête qu’une opération pourrait sauver mais n’empêchera pas de vivre avec un lourd handicap. Il vient aussi d’apprendre le suicide d’un de ses amis, "anéanti par les visions d’une guerre nucléaire qui marquerait la fin du monde – visions qui le préoccupait sans cesse."
Les querelles politiques ne le passionnent guère, mais Ôé rencontre lors de ce premier voyage de nombreux hibakusha (victimes irradiées) et est profondément touché par leurs témoignages. Ces hommes et ces femmes survivants de la bombe, mais agonisants, malades ou défigurés, ostracisés, doivent lutter pour faire reconnaître le statut de victimes de la bombe qui leur permettrait de bénéficier de la gratuité des soins dont ils ont besoin. Certains, bébés au moment de l’explosion, développent des leucémies, des anémies et autres troubles graves de santé, certains finalement choisissent le suicide, d’autres encore s’isolent, accablés par la honte, ou sombrent dans la folie. La solitude et le sentiment de culpabilité des personnes âgées sont poignants, elles qui, ayant survécu à leurs enfants et petits-enfants, ont l’impression de vivre dans un monde à l’envers.
Kenzaburô Ôé rend un hommage très émouvant aux victimes d’Hiroshima et aux médecins qui luttent contre les syndromes des personnes irradiées, prend position contre la reprise de tout essai nucléaire et plaide pour le devoir de mémoire.
" … Si nous, les Japonais d’aujourd’hui, nous ne nous souvenons pas, les indices de guérison entrevus en ce seul endroit vont se dégrader définitivement. Alors commencera pour nous la véritable dégénérescence. Faisant partie des Japonais qui ont souvent visité cette ville, c’est à ce titre que je voudrais consigner ici ce qu’elle a fait naître en moi, bref, ce qu’on pourrait appeler mes petites réflexions personnelles sur Hiroshima … " (page 144)
Notes de Hiroshima est une lecture indispensable, qui donne à penser et à réfléchir, à l’heure de Fukushima.



Notes de Hiroshima – Kenzaburô Ôé
Traduit du japonais par Dominique Palmé
Titre original : Hiroshima Nôto (1965)
Folio – janvier 2012 – 288 pages

2 mars 2012

Le dévouement du suspect X - Keigo Higashino

Ishigami Tetsuo est prof de maths dans un lycée de Tokyo. Il est secrètement amoureux de sa voisine, la belle Yasuko Hanaoka, une ancienne hôtesse de bar divorcée qui élève seule sa fille adolescente Misato, récemment convertie. Elle est maintenant vendeuse chez un traiteur. Sous le prétexte d’y acheter son bento, Ishigami s’y rend aussi souvent que possible, pour le bonheur de lui adresser quelques mots, trop timide pour lui adresser la parole en tant que voisin.
Bien qu’il s’en défende, Ishigami ne peut s’empêcher d’être attentif aux moindres mouvements de sa jolie voisine. Aussi, lorsque celle-ci, harcelée par son ex-mari, un homme violent qui veut lui extorquer de l’argent, tue le mari, Ishigami n’hésite pas une seconde à lui venir en aide et entreprend de maquiller le crime, donnant à Yasuko et Misato des instructions très précises, afin qu’elles ne soient pas inquiétées par la police.
Malgré l’ingéniosité d’Ishigami, le corps retrouvé dans un endroit isolé est rapidement identifié et les soupçons de l’inspecteur Kusagani, chargé de l’enquête, se portent naturellement sur Yasuko, dont il doute fortement de l’innocence, malgré son alibi sans faille. Il bénéficie de l’aide inattendue de son ami Yukawa, physicien enseignant à l’université, qui s’intéresse à l’affaire.
Or, il se trouve que Yukawa et Ishigami furent amis, il y longtemps. Lui et Ishigami se sont connus à l’université où, bien que spécialisés dans des domaines différents, ils se sont liés d’amitié, chacun ayant trouvé en l’autre, un compagnon intellectuel d’envergure.
C’est là que tout ce complique. Car Ishigami avait tout prévu, sauf l’éventualité de se retrouver face à son ancien compagnon d’études, dont il sait qu’il peut s’avérer un adversaire redoutable. Ishigami est un génie en mathématiques, qui passe ses nuits à inventer des problèmes ou à tenter de percer le secret d’énigmes mathématiques jusqu’à présent irrésolues. Yukawa est lui aussi un génie, dans le domaine de la physique.
Cependant, alors que Yukawa a réalisé son ambition professionnelle, Ishigami est un homme frustré dont l’ambition de se consacrer à la recherche a été  contrariée par l’obligation de prendre en charge ses parents âgés.
Le roman aurait pu se concentrer sur l’affrontement intellectuel entre les deux hommes et sur le cheminement logique qui conduit à la résolution de l’énigme. Mais Keigo Higashino ajoute à la tension psychologique une touche d’humanité et d’émotion.
C’est le deuxième roman traduit en français de Keigo Higashino, après l’excellent "La maison où je suis mort autrefois", qui cache sous une apparente simplicité des situations et des personnages beaucoup plus complexes qu'il ne semble J’attends avec impatience la troisième traduction, à paraître chez Actes Sud dans les prochains mois.




Le dévouement du suspect X – Higashino Keigo
Traduit du japonais par Sophie Refles

Titre original : Yogisha X no Kenshin (Bungeishunju Ltd, Tokyo, 2005)
Actes Sud – actes noirs – novembre 2011 – 316 pages